Comment j'ai mal ? Une exploration des mécanismes de la souffrance
« J’ai mal. »
C’est sans doute la principale raison qui pousse les gens à toquer à la porte de mon cabinet. Même si c'est rarement formulé ainsi, évidemment. Je suis plus habitué à entendre : « Je n’en peux plus » ou « Vous êtes mon dernier espoir ».
Ces phrases en disent long sur l’intensité de ce qui est vécu. Mais quand nous parlons de « souffrance », de quoi parlons-nous exactement ? Quelle est la différence entre la souffrance, la douleur et la somatisation ? Comment les évaluer ? Et surtout... comment faire en sorte que cela s'arrête ?
1. Définir pour mieux comprendre : Douleur, Souffrance et Somatisation
« Son âme entière s’était logée dans la caverne de sa molaire. »
Je trouve cette phrase de Victor Hugo, écrite pour décrire le mal de dents de Fantine, terriblement parlante de la douleur : celle qui obsède au point de s’oublier soi-même. Quand j'ai très mal, je ne pense plus qu'à ça.
Le mot « douleur » vient du latin dolor, qui désignait autrefois à la fois la souffrance physique et morale. Aujourd'hui, on la définit surtout comme un signal. Mon corps m'avertit d'un danger ou d'un dysfonctionnement. C'est cette première étape : une tension dans une dent, une gêne en mangeant.
La souffrance, elle, est ce que nous construisons autour de ce signal. C’est notre réaction psychologique, le scénario que l’on se raconte : « J'aurais dû prendre rendez-vous chez le dentiste plus tôt... Finalement, c'est l'occasion de manger moins, perdre du poids serait une bonne idée, non ? »
L'étymologie est ici très éclairante : « souffrance » vient du latin sufferere (Sub : sous, et Ferre : porter). Souffrir, c’est porter par-dessous. C’est le fardeau que je m’ajoute, la charge mentale et émotionnelle que je m’impose. Parfois, ce fardeau devient même une fondation : je finis par me définir par ce que je supporte.
Ce qui nous amène à la somatisation (du mot soma, le corps, en grec). C'est le processus par lequel une émotion non exprimée, un conflit ou un stress se traduit par des symptômes physiques. Le corps « dit » ce que l’esprit cherche à taire. Dans l'exemple ci-dessus, ce que ne sent pas la personne, c'est sa colère. Sa colère contre elle de trop porter. Et pour ravaler sa colère, elle serre les dents.
2. Évaluer : Le « Combien j’ai mal ? »
Cela peut vous surprendre, mais la question de l’évaluation de la douleur est très récente. Elle a commencé à être réellement étudiée à la fin des années 90, et il a fallu attendre 2002 pour qu’elle devienne une priorité de santé publique.
Aujourd'hui, j'utilise quatre critères pour aider les personnes que j'accompagne à sortir du flou et à mettre des mots sur leurs maux :
L’intensité : Sur une échelle de 0 à 10, quel chiffre donneriez-vous à votre souffrance ? (0 : rien, 10 : insupportable).
La durée : La douleur est-elle permanente ? Combien de temps reste-t-elle avec vous ?
La chronicité : Revient-elle souvent ? Se manifeste-t-elle la nuit, au réveil ?
Le handicap : À quel point vous empêche-t-elle d'agir ? Elle sature la concentration et finit par épuiser totalement l’organisme.
3. La souffrance : ce que l'on s'inflige
Finalement, la souffrance est souvent ce que je m'inflige moi-même à l'occasion d'une situation que je traverse.
Prenons un exemple : j'ai le sentiment d'avoir mal agi. Immédiatement, je ressens de la culpabilité. Mais au lieu d'en rester à ce signal, je vais le renforcer en m'insultant, en me répétant que je suis « nulle » ou « incapable ». C’est là que le mécanisme s'emballe : je rajoute une couche de douleur mentale à la difficulté initiale.
C’est précisément ce cheminement qui mène à la somatisation. À force de transformer une émotion en un réquisitoire contre soi-même, la souffrance psychique devient trop lourde à porter pour l'esprit. Elle cherche alors une sortie de secours physique. C'est parce que je me sens coupable et que je me maltraite intérieurement que, soudainement, mon dos « se bloque ». Mon corps prend le relais d'une parole que je n'ai pas su rendre bienveillante.
4. Comment faire pour que cela s’arrête ?
Pour ce qui est de la douleur (le signal physique), il est primordial de consulter un médecin. Cela est tout aussi vrai pour les douleurs psychiques : n’hésitez pas à consulter un psychiatre.
En revanche, pour ce qui est de la souffrance, la thérapie peut vous apporter une aide précieuse. Le travail commence souvent par une distinction essentielle : séparer l’habituel du normal.
Vous avez peut-être l'habitude de souffrir, c'est votre réaction automatique. Mais est-ce pour autant « normal » ? Un enfant maltraité peut s'habituer aux coups, pourtant ce n'est pas normal. Tout le travail thérapeutique consiste à porter, ensemble, un nouveau regard sur cette souffrance pour permettre, enfin, un changement.
5. Vers le changement : Achever le mouvement
En Gestalt-thérapie, nous parlons souvent de « Gestalt inachevée ». C'est l'idée que vous avez vécu une expérience que vous n'avez pas pu intégrer totalement. À l'époque, votre seule façon de vous en sortir a été de vous figer ou de vous couper de vos émotions. C'était votre protection, votre bouclier.
Le problème, c'est que ce bouclier est devenu une réponse automatique. Le travail thérapeutique ne consiste pas à supprimer cette réponse, mais à vous permettre d’en créer une autre. Il s'agit de « finir » l’expérience pour pouvoir passer à autre chose.
C’est ici que surgit la peur de l'inconnu. Une souffrance connue finit par être rassurante. À l'inverse, l'idée d'aller mieux peut terrifier parce que c’est un territoire inconnu. Tout le sens de mon accompagnement est de vous amener, à votre rythme, vers ce nouveau.
C'est un saut dans l'inconnu, c'est vrai. Ça fait peur... mais c’est tentant, non ?